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LES PUCES ONT
CENT ANS !
Jean Bedel
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Extraits du livre
présentés
par
CURIOSITEL
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Avant-propos
Marché aux Puces... Ça sonne bien. On ne pouvait pas dire marché aux poux ? bien que l'expression eût cours à
Lyon au début de ce siècle ? ni marché aux punaises ou aux cafards. Les Puces... "Je
vais faire un tour aux Puces... J'ai passé la journée aux Puces... Je reviens des Puces... Je reviendrai
aux Puces. Cela se conjugue à tous les temps et par tous les temps.
Les chineurs connaissent bien ce petit vent glacial qui s'engouffre à l'aube dans la rue Jules Vallès
: c'est la brise des Puces, qui souffle encore le soir dans les venelles de Vernaison. Léo Larguier, familier
des Puces, fait remarquer que dans la rue Jules Vallès, " il fait quatre degrés de moins qu'à
l'entrée du Boulevard Ornano qui est à 500 mètres" ("Puces et Pouilleries").
Mais les Puces connaissent aussi des heures tropicales quand on cherche l'ombre des maigres tonnelles de la rue
des Rosiers, ou le souffle moite des allées couvertes du Marché Serpette. Il n'y a pas de saison
pour ceux qui aiment les Puces. Et ils se comptent par millions à chaque génération depuis
un siècle, déjà.
Il faudrait élever une statue au chineur inconnu, qui en regardant du haut des fortifs ces étalages
de ferraille, ces haillons et ces draps froissés, a dit un jour : "ma parole, c'est le marché
aux puces". L'expression a plu; elle a volé de bouche en bouche; elle s'est répandue comme une
traînée de poudre de Saint-Ouen à Montreuil et de Bicêtre
à Vanves où |
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d'autres marchés sortaient du
sol des banlieues déshéritées. Elle a fait le tour de Paris et elle a fait le tour du monde.
Cela se passait entre 1880 et 1890, de nombreux témoignages, nous le verrons, permettent de l'affirmer.
Il est certain, qu'à l'origine tout au moins, l'expression "Marché aux Puces" est entachée
d'un sens péjoratif. "Qui se couche avec les chiens se lève avec les puces" dit un proverbe.
Ce qui signifie que les mauvaises fréquentations ont des suites fâcheuses. L'idée de vermine
accompagne les hardes, le linge, les vieux vêtements revendus par les chiffonniers, que l'on soupçonne
d'être porteurs de parasites en tous genres. Alors un de ces titis parisiens qui ont le génie des
néologismes a lancé l'expression : "le marché aux Puces". C'est drôle, c'est
gai, c'est sautillant, c'est facile à prononcer, ça chante comme une note joyeuse dont l'esprit fait
oublier l'origine matérielle.
Une expression populaire, c'est comme la mayonnaise : elle prend tout de suite ou ne prend pas. On l'essaye de
bouche à oreille, on se la refile en riant, et la mémoire collective la retient.
Bref " les Puces" ont pris. Et c'est sans doute leur destinée physiologique, elles ont sauté
dans Paris, du marché Saint-Médard à la Place d'Aligre. C'est ainsi que cette alliance de
mots qui flottait dans l'air de Saint-Ouen à la fin du siècle s'est envolée comme une graine
légère au vent de la chine.
Passant de l'oral à l'écrit, le "marché aux Puces" s'est bientôt fixé
sous la plume des journalistes comme un papillon épinglé sur la blancheur du papier, avant d'être
transposé en caractères d'imprimerie. Les fabricants de cartes postales à l'affût du
pittoresque ont été les premiers à mentionner sur une photo prise près de la Porte
de Clignancourt, l'expression : "Marché aux Puces".
suite 2 |
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Au début de ce siècle, une autre expression désigne
aussi les marchés d'occasion sous le nom de "foire à la ferraille" ou "foire à
la brocante". Mais les Puces s'en distinguent par plus de débraillé, où dominent les
vieux outils, les lampes hors d'usage, la vaisselle cassée, les bouquins et les meubles délabrés.
Dans "L'Eclair" du 26 septembre 1910, un article indigné est consacré aux armes prohibées
vendues librement "à la Foire aux Puces", située dans la plaine des Malassis, dans la zone
militaire, au-delà de la Porte de Clignancourt. On y vend des couteaux à cran d'arrêt à
quinze sous et des revolvers à quatre francs. Et le journal s'étonne qu'on laisse faire "ces
individus inquiétants mais aussi peu inquiets qu'inquiétés".
Cette fois l'expression est largement répandue et tout le monde sait ce qu'elle veut dire. La littérature
va bientôt s'en emparer.
Mais les puces de Saint-Ouen ne sont pas un phénomène de génération spontanée.
Leur origine remonte à la nuit des temps.
Fin
3
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